"J'aime pas les Suisses"

Les Français ont avec la Suisse des relations d'amour-haine.

Depuis une dizaine d’années, j’écris régulièrement des chroniques d’abonnés pour Le Monde et pour le site d’information en ligne français Mediapart. Je les signe de mon nom en précisant : journaliste suisse. Dans ces chroniques, je commente librement et sur un ton critique l’actualité française et ce qui se passe en Suisse. 

Je m’attendais bien sûr à provoquer des réactions. Quand on donne son opinion franchement, il ne faut pas craindre les critiques, même acerbes. Cela fait partie du jeu et tous les chroniqueurs y sont habitués. J’ai été journaliste pendant presque quarante ans dans la presse et à la télévision suisses. Cela m’a rendu le cuir assez épais pour supporter les remarques les plus critiques. Je m’y attendais, mais j’ai quand même été surpris par la violence de certaines attaques. 

Que certains lecteurs me reprochent avec véhémence de critiquer la politique française, d’un point de vue suisse, j’ai un peu de peine à le comprendre. Après tout, selon la belle devise du Figaro de Beaumarchais : « Sans la liberté de blâmer, il n'est point d'éloge flatteur ». Lorsque je commente les grèves contre la réforme des retraites (« France : la culture de la grève »), l’affaire Bettencourt (« Du bon usage des fuites »), le Tour de France et le dopage (« Tour de France : la farce tranquille ») ou l’interdiction de la burqa (« Burqa : liberté v. fraternité »), je suis surpris par certaines réactions : de quel droit ce journaliste suisse se permet-il de juger la France où il a choisi de passer sa retraite ? On me reproche même de distribuer des coups à droite et à gauche, de donner des leçons en se moquant de la France et des Français. 

Mais c’est quand je commente l’actualité suisse que les critiques sont les plus virulentes. Évidemment, je m’y attendais : les votes de l’initiative contre la construction de minarets et celle sur le renvoi des délinquants étrangers ont soulevé des passions et suscité des commentaires pas toujours aimables sur « le modèle suisse de démocratie », sur la xénophobie helvétique, sur la comparaison entre l’UDC et le Front national. Ces votes ont aussi révélé que beaucoup de Français ne comprennent pas la Suisse. 

C’est mon commentaire sur la politique européenne de la Confédération (« La Suisse dans l’UE : pas demain la veille ») qui m’a fait comprendre que, si certains lecteurs sont bien informés, d’autres réagissent avec leurs tripes à chaque fois qu’on parle de la Suisse. Tout y passe : l’argent sale des dictateurs et de la drogue, l’arrestation de Polanski, les fonds juifs, le secret bancaire, les exilés fiscaux... 

Il ne faut pas généraliser. Mais la plupart des Français n’aiment pas les Suisses. Ou plutôt, ils ont avec la Suisse des relations d’amour-haine, de mépris et d’envie. Vue de France, la Confédération apparaît comme un îlot au système politique exotique, qui cultive sa méfiance de l’Europe et sa peur des étrangers. Une nation de gens coincés, trop polis pour être honnêtes. Un pays qui incarne le libéralisme économique — presque un gros mot en France — et la mondialisation. La crise économique n’a évidemment pas arrangé les choses. Le franc suisse sert de refuge aux capitaux quand l’euro vacille. Et le taux de chômage suisse paraît irréel en France. N’allez surtout pas expliquer que la prospérité helvétique ne vient pas de l’argent sale caché dans les banques, mais d’une politique économique et financière raisonnable, d’une industrie performante et d’un système politique qui a permet aux électeurs de donner leur avis au lieu de descendre dans la rue. Vous ne convaincrez personne et vous vous exposerez à une volée de bois vert. 

Non, vous ne me ferez pas dire que tous les Français pensent comme le regretté Fernand Raynaud et son célèbre sketch : « J’aime pas les étrangers ». 

Lien permanent 7 commentaires

Commentaires

  • Soyons honnêtes. Les Suisses n'aiment pas non plus plus les Français. Je me demande ce que cela va donner quand la petite camarilla d'officiers de l'aviation viendra nous dire qu'ils ont choisi le Rafale...surtout qu'on a bien des doutes sur leur honnêteté et leur résistance aux pots-de-vin, monnaie courante dans ce milieu...

  • « Soyons honnêtes. Les Suisses n'aiment pas non plus plus les Français »

    Ouais, pas tous, il n’est qu’à observer toute la « crème » romande (journalistes, écrivains, artistes théâtreux, lyriques ou de variétés, peintres et photographes et j’en oublie…) accourir à Paris ventre à terre dès qu’ils en ont l’opportunité pour essayer de capter quelques rayons de la dite Ville-Lumière…

  • D`accord avec vous Gislebert. Ainsi les Genevois et peut-etre aussi les Jurassiens se sentent probablement plus proches des Francais que des Suisse allemands.

  • Excellent billet, qui ne nous apprend rien, sauf qu'on se sent un peu moins seul après l'avoir lu ...

    "Ces votes ont aussi révélé que beaucoup de Français ne comprennent pas la Suisse. "

    Non seulement ils ne la comprennent pas, mais surtout la plupart d'entre eux ne la connaissent pas et n'ont même pas envie de la connaître.
    Alors qu'ils ont à leur porte un pays avec lequel ils ont en commun une langue, les journalistes et politiciens français ne se donnent même pas la peine d'aller consulter dans leur idiome le portail internet de la Confédération qui décrit par le menu détail toutes les références institutionnelles helvétiques. Cela relève de la paresse intellectuelle.
    Le monde hexagonal est très ethnocentré.

    Mais qui aime bien châtie bien !

  • Les Français possèdent une caractéristique : Ils sont incapables de se remettre en question, votent toujours pour les mêmes partis qui les ont menés dans une impasse, puis jouent les étonnés lorsque la situation devient critique (cf gilets jaunes et retraites).

    Puisqu'ils veulent tant parler de la deuxième guerre mondiale, vous devriez leur rétorquer que les fonds juifs ont été rendus, ce qui n'est pas le cas avec les banques américaines qui ont pratiqué certaines méthode scandaleuses à l'égard des Juifs sans jamais avoir subi un tel lynchage médiatique et judiciaire.

    En outre, il ne faut pas oublier que la police française a également joué son rôle dans l'arrestation de nombreux juifs. Les Français semblent avoir bien du mal à s'en souvenir, tout comme ils ne se rappellent pas qu'un certain Mitterrand, président de la République et socialiste, était récipiendaire de la Francisque. Ce dernier a pourtant pu sévir pendant près de 14 ans. Mitterrand avait d'ailleurs eu cette petite phrase : la plupart des résistants l'ont été lors de la dernière heure, pas auparavant. Propos qui égratigne le mythe de la France résistante.

    Les Français éprouvent souvent de la jalousie à notre égard mais rêvent de venir travailler en Suisse, quitte à surcharger nos réseaux routiers et autre CGN (il existe même une organisation de frontaliers français qui font pression pour que les horaires de la CGN soient en adéquation avec leurs besoins) tout en provoquant du dumping salarial. Ils fustigent notre politique de droite mais sont les premiers à en tirer profit sans aucune remise en question. Or c'est bien la Suisse qui offre ainsi un avenir à nombre de Français tout en garnissant les caisses déficitaires de leur République. Ce n'est pas leur pays.

    En outre, la criminalité transfrontalière qui déferle chez nous ne les gêne aucunement. Ils la considèrent comme acceptable selon leur norme.

    C'est toujours la France qui a fait pression sur la Suisse à de nombreuses reprises, par exemple concernant l'aéroport de Bâle-Mulhouse, la France voulant s'octroyer une part des recettes fiscales de manière unilatérale. Et c'est toujours ainsi que la France nous traitera : en "petits Suisses", en vassaux. Que cela soit Sarkozy, Montebourg ou encore Richard Ferrand, ils ont montré un mépris stupéfiant à notre égard.

    https://www.swissinfo.ch/fre/economie/suisse-france_le-conflit-fiscal-pèse-sur-l-aéroport-de-bâle-mulhouse/40593422

    Autre exemple, la loi sur les armes, découlant du socialiste français Cazeneuve, a touché de plein fouet notre pays, bien que la politique étrangère française et les attentats islamistes en soient les véritables racines. Nous n'avions rien à voir dans cette histoire mais nous en avons subi les conséquences. Aucun Français n'a éprouvé le moindre remord à ce que notre pays soit également touché par les décisions de ses politiques.

    A cela s'ajoute la libre-circulation des personnes, qui se fait également au détriment de notre système éducatif. J'encourage les lecteurs à aller voir nos universités situées proches de la frontière. Elles sont squattées pour une bonne part par des étudiants français, leurs universités étant surchargées (notamment par le fait que la France accepte de nombreux étudiants d'autres continents). Nous formons donc des universitaire très coûteux qui seront au service de la France par la suite. Avez-vous vu notre Conseil fédéral s'en émouvoir?

    A ce sujet, la Suisse a évidemment financé un certain projet CEVA, qui n'est que le développement des transports publics régionaux du Grand Genève (notez que ce concept a habillement contourné les notions de frontières pour nous faire croire que la situation était logique). Or la France est pleinement bénéficiaire de cet outil pour écouler son surplus de chômeurs.

    Enfin, la votation même de la libre-circulation des personnes a été une mascarade : non seulement aucun de nos politiques (à l'exception de l'UDC Freysinger) n'a jamais parlé des véritables chiffres du chômage français qui auraient fait réfléchir plus d'un Suisse mais encore cette libre-circulation n'a pas impliqué celle des biens, les Suisses étant sanctionnés par leur propre administration lorsqu'il s'agissait d'acheter sur Internet un objet provenant de France ou d'Allemagne (et qui ne pouvait guère s'acheter chez nous). Notre propre gouvernement a favorisé les autres au détriment des nôtres (libre-circulation des personnes), tout en se remplissant les poches au passage.

  • En lisant le commentaire de cedric, je me demande pourquoi vous n'avez pas publié le mien. Avez-vous une explication, une raison ? Que peut-être vous ne soyez pas d'accord avec son contenu, je le conçois. Mais qu'est-ce qui vous empêche d'y répondre avec vos arguments. Je trouve qu'il y a beaucoup de lâcheté dans votre comportement.

  • @geo. J'ai publié votre commentaire du 13 à 20 h. 07, qui ne méritait pas de réponse. SVP, ménagez votre vocabulaire !

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