Les fantômes de l'Opéra

Le régime de retraite de l’Opéra de Paris, c’est la caricature des régimes spéciaux auxquels s’accrochent les syndicats

Vous vous souvenez sûrement de la célèbre comédie musicale « Le fantôme de l’Opéra ». Eh bien, je l’ai retrouvé, dans les souterrains de l’Opéra de Paris : il danse sur scène, il installe les décors, il règle les éclairages, il place les spectateurs. Tous ces estimables fonctionnaires bénéficient d’un privilège exorbitant : ils prennent leur retraite à 42 ans pour les danseurs, à 57 pour les autres agents de la culture. Qui leur a octroyé ce privilège ? Louis XIV, le « Roi-Soleil », fou de ballet et danseur lui-même, en 1698 ! 

Ah bon, je croyais qu’en France, on avait coupé la tête du Roy et aboli les privilèges. Naïf que j’étais ! La tête de Louis XVI a bien roulé dans le panier de la guillotine. Mais la République, bonne fille, n’allait quand même pas décapiter tous ses sujets, surtout ceux qui font le prestige de la France. Le problème, c’est que le prestige, comme la santé, ça n’a pas de prix. Mais ça a un coût ! Le Monde a mené l’enquête. Le régime de retraite de l’Opéra de Paris, c’est la caricature des régimes spéciaux auxquels s’accrochent les syndicats.

D’accord, on ne danse plus « Le Lac des cygnes » à 60 ans. Les danseurs sont, avec les maçons, les meilleurs clients des kinés. Mais la retraite à 42 ans ! Comme le constate Le Monde : « 42 ans, c’est vieux pour la scène, mais jeune pour se laisser vivre ». Les danseurs étoile touchent une retraite de 3000 €, mais ils ont un autre métier et cumulent salaire et pension. Les 4000 autres danseurs professionnels de France n’ont pas cette chance. A la retraite, ils sont remerciés par leur administration. Trouvez vous du boulot ! Mais il n’y a pas que les danseurs. Les machinistes, les décorateurs, les électriciens, les musiciens, les choristes, bref, les 1875 salariés de l’Opéra de Paris continuent à jouir des privilèges du Roi-Soleil, 221 ans après sa mort ! Tous à la retraite avant 60 ans. Lully, le musicien de la cour qui faisait danser le roi, avait raison de célébrer la générosité de Louis XIV, dans son opéra Atys :  « Mille peuples seront jaloux / des faveurs que sur nous / sa bonté va répandre ». Mais deux siècles après sa mort, la munificence royale coûte à l’Opéra de Paris, donc au contribuable, 14 millions de déficit, la moitié de son coût. Et, selon la Cour des comptes, rappelle Le Monde, l’opéra de Paris est un « monstre administratif », une « armée mexicaine », « trop de monde, trop de chefs, trop de grèves, trop de primes, trop de syndicats omnipotents… » Ces malheureux se sont mis en grève pour sauvegarder leurs précieux avantages. Ça a déjà coûté 2,5 millions d’euros. Tant pis, ce sont les riches abonnés qui paieront ? Pas du tout, ce seront les cochons de contribuables qui ne mettront jamais les pieds au Palais Garnier. 

Les 42 régimes spéciaux de retraite, c’est une spécificité de la France, dont la fière devise s’affiche au fronton des mairies : « Liberté, Egalité, Fraternité ». Sauf qu’en France, il y en a qui sont plus égaux que d’autres. On peut comprendre que les militaires, les policiers, les gardiens de prison, les conducteurs de TGV, les agents de maintenance des voies, les infirmiers prennent leur retraite avant 62 ans. Ils font des métiers pénibles, aux horaires impossibles. Mais les clercs de notaires, les agents de la Banque de France ne sont pas réputés pour leur métier pénible ou stressant. Tous ces braves gens bénéficient d’une retraite à 57 ans. 

Le problème, c’est que ces régimes spéciaux sont tous déficitaires. Normal, puisqu’il n’y a plus assez de cotisants pour financer les pensions. C’est l’Etat, donc le contribuable, qui bouche les trous :  7,8 milliards l’an dernier, donc 3,3 milliards pour le régime de la SNCF. Parmi ceux qui sont plus égaux que les autres, il y a nos très chers députés et sénateurs. Au Palais Bourbon, un député touche en moyenne 2675 euros de retraite par mois. Pour les sénateurs, qui ont, selon le Canard Enchaîné le régime « le plus rentable de France », après seulement six ans de mandat, l’heureux retraité recevra 2040 euros net. Le Sénat, ça eut payé…et ça paie encore !

La retraite des militaires, qui peuvent partir à la retraite à 43 ans,  est toujours l’objet de fantasmes. En réalité, ce n’est pas le pactole  : un sous-officier après 21 ans de service touche environ 950 euros par mois ; un adjudant-chef avec 35 ans de service et plusieurs opérations extérieures, 1629 euros. Ces fidèles serviteurs de la République se reconvertissent souvent dans la sécurité. Et eux, comme les gendarmes, ils n’ont pas le droit de grève !

Evidemment, personne ne saute de joie quand le gouvernement propose de supprimer tous les régimes spéciaux. Mais, comme on est en France, on fait grève, on bloque les trains, les métros, les raffineries, pour faire plier le gouvernement. Le regretté Coluche disait férocement : « Les syndicalistes ont tellement l’habitude de ne rien faire que lorsqu’ils font grève, ils appellent ça une journée d’action ».

 

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