Des crocs et des crottes

Les électeurs de Genève, ma ville natale, ont bien de la chance. S’ils ne sont pas d’accord avec une loi votée par leur Parlement, ils n’ont pas besoin d’enfiler un gilet jaune, ni de faire grève, ni de défiler en cassant quelques vitrines comme…vous voyez de quoi je parle ! Ils n’ont qu’à lancer un referendum, réunir quelques milliers de signatures et hop, la loi est soumise au vote populaire. Epatant, non ? 

Même moi, qui vit depuis 14 ans en France, j’ai le droit de donner mon avis. On me demande si j’approuve « la loi modifiant la loi générale sur les contributions publiques du 1er mars 2019 ». De quoi parle-t-on ? De « l’abolition de l’impôts sur les chiens ». Cessez de rire, c’est du sérieux ! J’ai dû lire les 10 pages de la brochure officielle pour y voir clair. Je résume : à Genève, les 20 000 propriétaires de chiens paient un impôt sur leur toutou (50 francs pour le premier, 70 pour le second et 100 pour les suivants). Ça permet de financer les employés qui nettoient les crottes et les sacs plastiques mis à disposition des propriétaires. Ça rapporte un peu plus de 2 millions de francs par an, 0,025% du budget cantonal. Le gouvernement veut maintenir cet impôt, mais la majorité du Parlement local a décidé de supprimer cet impôt d’un autre temps. Pourquoi pas un impôt sur les chats et les canaris ? Selon les défenseurs de l’abolition, cet impôt est « discriminatoire et anti-social…La gestion des canidés fait partie des tâches régaliennes de l’Etat ». Comme le défense et la politique étrangère ? Je vous disais qu’à Genève, on ne rigole pas avec les crottes  !

Un comité de citoyens soutenu par les Verts et les Démocrates chrétiens a montré les crocs. C’est aux propriétaires de toutous de payer pour nettoyer les crottes sur les trottoirs. D’accord, le chien est un vrai soutien pour les amis des bêtes, notamment les vieux, les isolés et les marginaux. S’ils ne peuvent pas payer l’entretien, qu’ils demandent une aide sociale. Les partis et l’opinion se déchirent sur ce grave problème de société. Lâchez les chiens et le débat s’enflamme dans la ville de Calvin !

La Tribune de Genève a mené l’enquête : un chien génère chaque année 80 kg de crottes, qui doivent être incinérées au tarif de 234 francs la tonne. Ce ne sont pas les amendes pour souillure du domaine public qui rétabliront les comptes : 184 contraventions à 100 balles ! Le rédacteur en chef y va de son édito : « Un débat tous crocs dehors ». Son analyse : « Dérive malheureuse que ce populisme sur pattes, car la votation du 9 février ne porte pas sur l’amour ou la détestation des bêtes…demander aux prolétaires de continuer à participer à ces coûts ne semble pas démesuré. »

Heureux pays, où les citoyens mécontents peuvent contester démocratiquement les autorités dans les urnes. Un pays champion de la négociation au lieu de la grève, un pays où le chômage atteint 2,3%, où 35% des actifs voudraient travailler au-delà de l’âge légal de la retraite, 65 ans. Pas la peine de réformer le système des retraites : il assure à tout le monde une pension de 60% du dernier salaire.  

Le grand écrivain argentin Jorge Luis Borges, qui est enterré au cimetière des Rois, à Genève, avait raison : « De toutes les villes du monde, de toutes les patries intimes qu’un homme cherche à mériter au cours de ses voyages, Genève me semble la plus propice au bonheur ». Si je l’avais écouté, je serais resté au pays !

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