Gouverner ou tout dire

Franchement, je n’aimerais pas être ministre à l’époque du Covid-19. En temps de paix, pour bien gouverner et être crédible, il faut tout dire ou faire semblant. Sinon, les électeurs vous vireront à la prochaine élection. En temps de guerre, c’est beaucoup plus compliqué. Vous imaginez un ministre dire toute la vérité : on n’était pas préparé à la pandémie, on n’avait pas assez de lits d’hôpital, pas assez de masques, pas assez de médecins et d’infirmières. On navigue à vue parce qu’on ne sait pas comment maîtriser l’épidémie. Ce serait la panique, la fuite vers les résidences secondaires, la ruée sur les pharmacies et les supermarchés, le marché noir des équipements vitaux, le tsunami des rumeurs et des fausses nouvelles.

Vous me direz, mais c’est exactement ce qui se passe ! On nous a caché la vérité, on n’a plus confiance dans ce gouvernement d’incompétents ! Avant internet et les réseaux sociaux, la guerre était simple. Il y avait ceux qui savaient et qui transmettaient au peuple les bonnes nouvelles :  « Nous allons gagner cette guerre, parce que nous sommes les plus forts ; « Gott mit uns » ; « Sous nos drapeaux, que la victoire accoure à tes mâles accents ». Ceux qui ne croyaient pas à la propagande étaient des lâches ou des traîtres. 

Aujourd’hui, impossible pour les gouvernements de cacher la vérité. Le monde est en guerre contre un ennemi invisible qui tue des milliers de malades, qui ruine l’économie et qui cloître chez eux des millions de gens. Internet est un cruel révélateur des mensonges. Donald Trump : le virus est une fake news inventée par les Chinois et les démocrates ; Agnès Buzyn, ancienne ministre français de la santé : « Notre système de santé est bien préparé ». WhatsApp, Twitter, Facebook sont devenus des laboratoires à rumeurs et à révélations sensationnelles. Vrai ou faux, c’est égal, on envoie tout à ses milliers d’amis, sans vérifier. Un Français sur quatre est persuadé que le virus a été créé dans un laboratoire en Chine ou à Paris ! Je reçois chaque jour des messages alarmistes de Planetinfo, un site qui collecte des informations sur des sites plus ou moins sérieux : «Pourquoi les patients gravement atteints ont désormais moins de 58 ans». Autre message pêché sur internet : «Les gels hydrauliques sont-ils cancérigènes ? ». Plus ça fait peur, mieux ça marche !

Face aux rumeurs, il y a aussi des journalistes sérieux, qui font des enquêtes rigoureuses sur les «vérités» des gouvernements sur le virus. Comme Mediapart : «Masques : les preuves d’un mensonge d’Etat», qui révèle la gestion chaotique du gouvernement français. Après ça, si vous êtes ministre ou responsable de la santé, essayez donc de convaincre que vous dites toute la vérité. Au tribunal de l’opinion publique, vous êtes mal parti ! On vous renvoie à vos «vérités» d’hier, on vous balance les déclarations assassines de vos opposants, on vous lance au visage les «révélations» des réseaux sociaux. Vous aurez beau faire appel à l’unité nationale face au péril. L’occasion est trop belle pour ceux qui rêvaient du pouvoir, mais qui sont bien contents de ne pas l’exercer au temps du virus. Ils lancent des plaintes pour mise en danger de la vie, ils convoquent des commissions d’enquête, ils vous prient de vous expliquer par visioconférence en répondant aux questions alambiquées des députés, trop longtemps privés de parole. 

Gouverner ou tout dire, c’est mission impossible ! Et pourtant, c’est pour ça qu’on a des ministres. C’est pour « être à la hauteur des enjeux », selon la formule qui tue. Pour être capable d’analyser une situation dramatique, de prendre des décisions dans l’urgence et pour expliquer qu’on fait tout ce qu’on peut pour maîtriser l’épidémie. Franchement, il y a des jours où Emmanuel Macron, Angela Merkel, Donald Trump et Boris Johnson doivent regretter d’avoir eu l’ambition de gouverner !

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