Ma vie en bulle

Confiné. Depuis trois semaines, comme 67 millions de Français, je vis dans une bulle. Pour me protéger du virus qui a déjà tué 7560 personnes, le gouvernement me confine chez moi et m’interdit de sortir sauf pour «des achats de première nécessité», «consultations et soins», «déplacements brefs…liés à l’activité physique individuelle ».  Je dis ça pour mes amis suisses, qui ne savent pas ce que c’est, le confinement. «Le monde à ma fenêtre » que chantait Jean Ferrat s’est beaucoup rétréci ! Oh, je ne me plains pas, je suis un privilégié. 

En ouvrant ma fenêtre, je vois mon jardin où ma femme s’occupe chaque jour amoureusement de nos fleurs, la pelouse où il faudra que je passe la tondeuse, je vois la piscine couverte, encore un peu fraîche, les voisins avec lesquels je bavarde de l’autre côté de la haie. On entend de nouveau chanter les oiseaux. Chaque jour, je pense à ces millions de Français qui sont confinés dans un petit appartement avec leur conjoint au chômage partiel et leurs gosses privés d’école. Ils n’en peuvent plus d’être confinés, de ne plus marcher dans la rue, de ne plus prendre l’apéro entre copains, de faire la queue au supermarché, de voir leur feuille de paie amputée, de ne pas savoir comment ils  rembourseront leurs crédits. Je pense à mon coiffeur, à ma libraire, au patron de mon restaurant qui ont dû fermer et qui ne savent pas quand ils pourront rouvrir. 

La dernière fois qu’on est allés au supermarché, c’était il y a dix jours. La rocade, d’habitude embouteillée, était déserte. On a récupéré des masques et des gants que ma femme utilise pour des travaux de peinture. On a fait la queue à deux mètres les uns des autres. Le vigile ne laissait entrer qu’une personne à la fois. C’était un peu irréel, tout le monde parlait à voix basse, on évitait les regards. Le maire nous envoyait par téléphone des messages enregistrés pour nous rappeler qu’il faut rester confiné. 

Je vis dans une bulle, mais je ne suis pas un ermite. Tous les matins, j’ouvre ma lucarne pour regarder le monde. Mon ordinateur, c’est « le monde à ma fenêtre ». Grâce à Internet, je découvre derrière mon écran le dévouement des médecins et des infirmières qui manquent de masques et de gants pour sauver les malades du virus. J’accompagne les soignants qui portent sur leur dos les lourds brancards des patients évacués en TGV vers d’autres hôpitaux. Je visite en drone les Champs Elysées déserts, la place Saint Pierre vide, Time Square abandonnée. Je marche avec les policiers qui arrêtent les promeneurs récalcitrants qui racontent n’importe quoi pour se justifier. Dans mon étrange lucarne, ma télévision, je regarde le président qui a déclaré la guerre au virus, ses ministres qui répètent qu’il faut se protéger et qu’ils ne savent pas quand le confinement prendra fin. Je suis sur les chaînes d’info les émissions « spécial virus » et ces interminables débats entre médecins, politiciens et consultants sur les mérites et les dangers des traitements miracles contre le virus.

Grâce au groupe familial créé sur WhatsApp, j’échange avec mes soeurs et mes cousins  des photos de notre vie confinée, des infos plus ou moins vérifiées et des plaisanteries plus ou moins fines. Je dialogue avec d’anciens collègues de la télévision suisse. Grâce à FaceTime, je bavarde en video avec mon fils et ma belle-fille en Suisse. Grâce à Linkedin, j’ai des nouvelles de gens que je n’avais pas vus depuis des années. Les réseaux sociaux, cette plaie du monde connecté, ont quand même du bon !

Pourquoi je vous raconte ma vie de confiné ? Pour faire l’intéressant ? Sûrement, un peu. Mais aussi pour ne pas oublier. Dans quelques années, quand j’aurai la mémoire qui flanche, mes petits-neveux me demanderont : dis tonton, comment c’était la guerre contre le virus ? C’est vrai que l’école était fermée ? C’est vrai que tu n’as pas pu aller à l’enterrement de papy ? C’est vrai qu’il n’y avait plus de papier de toilette ? Alors, comme les anciens combattants, je ressortirai mon vieux classeur et je leur lirai mes chroniques du temps du Coronavirus. En pensant au grand écrivain colombien Gabriel Garcia Marquez, qui écrivait dans ses mémoires : « La vie n'est pas ce que l'on a vécu, mais ce dont on se souvient et comment on s'en souvient »

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