Responsables, pas coupables !

Le commando d’enquêteurs du Monde a encore frappé. Après une enquête approfondie, Gérard Davet et Fabrice Lhomme révèlent le scandale des masques en France. On savait que le gouvernement avait caché la vérité et qu’il avait menti. Mais on apprend maintenant que de zélés serviteurs de l’Etat ont caché la réalité au gouvernement et qu’ils ont détruit 600 000 masques, à la veille du Covid-19 !

« La mécanique du délitement - aux racines de la crise sanitaire française ». Le titre claque comme un acte d’accusation. En lisant cette enquête fleuve et très documentée, on croit rêver. Dans la «sixième puissance mondiale», selon le mantra officiel, des administrations aux noms pompeux - Haut conseil de la santé publique, Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale - ont géré pendant vingt ans la stratégie de la France en matière d’épidémie. Ce sont ces hauts fonctionnaires qui ont élaboré la doctrine en menant entre eux une féroce guerre pour le pouvoir et les crédits. La doctrine : l’Etat gère les stocks «stratégiques» de masques chirurgicaux, les entreprises s’occupent des masques professionnels FFP2. En 2009, la France avait un stock de 2,2 milliards de masques. ll en restait 714 millions en 2017 et 117 millions en 2020 quand éclate la pandémie ! 

Pourquoi cette déroute sanitaire ? C’est la malédiction de la France : le gouvernement gouverne, mais ce sont les jeunes énarques qui prennent les décisions, que les ministres signent ensuite. Un ancien sénateur de droite explique : la ministre était injoignable, « donc on a affaire à des jeunes gens de 30 ans qui sont l’armature de l’Etat-automate ». Ces grosses têtes n’ont jamais mis les pieds dans un hôpital ni dirigé une entreprise, mais elles  savent : « Nous n’allons pas gérer des stocks de masques, c’est coûteux, parce qu’il faut les détruire tous les  cinq ans ». Pas la peine non plus de les fabriquer en France, puisque les Chinois font ça meilleur marché. Le ministère de la santé estimait que les masques chirurgicaux n’étaient pas utiles pour protéger la population. Alors, on les a déclaré non-conformes, on les a passés au pilon et on a fermé la dernière usine française. Le Monde révèle qu’entre 2017 et 2019, 616 millions de masques ont été détruits. 

Mais enfin, les ministre de la santé qui se sont succédés pendant vingt ans ne sont pas tous des imbéciles, non ? Le choeur des anciens responsables, enfin, ceux qui ont accepté de parler, est pathétique : on ne savait pas, on ne nous a rien dit, les informations ne sont pas remontées jusqu’à nous ! Manuel Valls, ancien premier ministre : « Jamais mon cabinet n’a été saisi de ces questions. La gestion des masques, clairement, est de la responsabilité de la direction générale de la santé ». Un chef des urgences d’un hôpital parisien, député d’opposition : « C’est une faillite de l’Etat profond… la médiocrité de la haute administration, avec des hauts fonctionnaires qui sont dans l’entre-soi, et une classe politique qui manque de caractère pour s’opposer ». 

Au moment où la France se prépare dans la confusion à sortir de 50 jours de confinement, après une épidémie qui a tué près de 30 000 malades et mis à genou son économie, c’est « l’heure des comptes» entre responsables politiques qui se refilent la patate chaude. C’est le temps des règlements de comptes. Tous les politiciens savent que les conseilleurs ne sont jamais les payeurs. Ce sont les ministres et les responsables de la stratégie sanitaire qui sont menacés de poursuites judiciaires par les associations de victimes du virus. Et ils n’ont pas oublié le procès du sang contaminé dans les années 90. Six mille hémophiles avaient été contaminés par le sida à la suite de transfusion sanguine sans mesures de précaution. En 1992, trois médecins avaient été condamnés à la prison avec sursis. L’ancien premier ministre Laurent Fabius et deux anciens ministres de la santé avaient été jugés par la Cour de justice de la République pour «homicide involontaire». Ils avaient été relaxés et Georgina Dufoix était entrée dans l’histoire avec cette formule : « Je me sens responsable, mais  pas coupable ». Pas sûr que la justice soit aussi clémente en 2020 face au désastre. Selon la formule d’une internaute : «Le virus n’a pas de frontière, seule la responsabilité doit suivre un chemin rigoureux ». 

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