Twitter, l’arme fatale

On savait que la campagne électorale américaine serait sauvage et sans merci. Le virus a déjà tué plus de 100 000 personnes et mis 40 millions d’Américains au chômage. Le président Trump ne peut plus réunir ses foules enthousiastes. Joe Biden, son concurrent démocrate, est confiné chez lui. La campagne se limite à des déclarations télévisées et des salves de tweets présidentiels. 

Le tweet, c’est l’arme fatale de Trump depuis qu’il est à la Maison Blanche. Il en a déjà lancé plus de 12 000. C’est gratuit, facile à utiliser et surtout, ça permet de s’adresser directement aux électeurs, sans passer par les médias, presque tous hostiles au président. Son compte Twitter compte plus de 80 millions de followers. En 280 signes, Trump annonce sa politique, il crée l’événement, il crucifie ses adversaires, il distille ses théories du complot. Twitter permet à Trump de se présenter comme un président fort qui tient tient tête aux soi-disantes élites politiques. Ses cibles favorites : le patron d’Amazon, le président de la Fed, les journalistes de CNN et du New York Times, les leaders démocrates. C’est le gouvernement par tweets. Trump a annoncé par tweet que les USA reconnaissaient que le Golan appartenait à Israël. En octobre 2017, il a annoncé que son ministre des Affaires étrangères perdait son temps à négocier avec la Corée du Nord. Encore un tweet pour déclarer que les troupes américaines seraient retirées de Syrie. 

Mais, depuis quelques jours, la guerre est ouverte entre Trump et Twitter. Le réseau social avait lancé une vérification des messages du président. En représailles, Trump avait signé un décret « pour protéger et maintenir la liberté d’expression et les droits du peuple américain ». Il accusait les géants technologiques de censurer les messageries conservatrices. Il demandait une révision de la loi qui accorde l’immunité aux réseaux sociaux pour ce qu’ils diffusent. Cela signifie que Twitter, Google et Facebook pourraient être poursuivis en justice s’ils diffusent des messages faux et diffamatoires. 

Mais rien n’arrête Trump. Un nouveau tweet, après les graves incidents à Minneapolis qui ont suivi la mort d’un Noir abattu par la police : « Quand les pillages commencent, les tirs commencent ». Twitter a jugé que cela constituait « une apologie de la violence ».

Comme on pouvait s’y attendre, les soutiens de Trump se déchaînent contre les réseaux sociaux : « Si nous attendons, les Big Tech voleront l’élection du président Trump ». Ses adversaires fustigent l’usage du pouvoir présidentiel à des fins personnelles. Trump n’est pas le premier président américain à avoir mélangé ses intérêts avec ceux du peuple. Mais Trump a utilisé le mégaphone Twitter pour virer ses ministres et se collaborateurs jugés déloyaux. Il a déclaré que la procédure avortée de destitution lancée par les Démocrates ne s’appliquait pas à lui. Il a une lecture personnelle de la Constitution : « J’ai un article 2, selon lequel j’ai le droit de faire ce que je veux comme président ». 

Mais ce que Trump n’a pas compris, c’est qu’il risque d’être la première victime de son décret. La loi sur la décence dans la communication, promulguée au début d’Internet, donnait aux réseaux sociaux la liberté de diffuser ou non les messages, sans être responsables de leur contenu. Au contraire de la presse. En 1966, Internet était considéré comme un forum pour la diversité des opinions politiques. En mettant en cause ce principe, Trump abuse de son pouvoir et viole le Premier Amendement de la Constitution, qui garantit la liberté d’expression. 

Trump a ouvert la boîte de Pandore, sans s’en rendre compte. Il s’attaque aux géants du Net, qui valent des milliards de dollars. Son décret va probablement pousser les réseaux sociaux à être encore plus vigilants sur la véracité des messages diffusés. Si le président continue à écrire des tweets diffamatoires et mensongers, le fact-checking - la vérification des faits - risque d’être meurtrière pour lui. Twitter, l’arme fatale de Trump, se retournera contre lui. Il aurait dû relire Abraham Lincoln, auquel on prête cette maxime : « On peut tromper une partie du peuple tout le temps et tout le peuple une partie du temps, mais on ne peut pas tromper tout le peuple tout le temps ». 

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