Le fumet des cuisines

Pour un observateur suisse, les élections municipales françaises sont l’occasion de humer les cuisines politiciennes. Le fumet qui s’en échappe ne sent pas la rose ni le jasmin ! Le second tour, le 28 juin, sera un vrai régal : c’est le bal des faux culs, la saga des magouilles, le festival des petits meurtres entre amis ! Le bazar avait commencé le 15 mars. Le gouvernement avait maintenu le premier tour, malgré l’épidémie de coronavirus. Plus d’un électeur sur deux était resté à la maison et les perdants avaient hurlé que l’abstention leur avait coûté leur élection. Impossible d’organiser un second tour, quand le virus remplissait les hôpitaux et les cimetières. 

Donc, dans sa grande sagesse, le gouvernement avait choisi fin juin pour le deuxième tour dans 5000 communes où aucune liste n’avait obtenu la majorité. Le Conseil scientifique ne s’y oppose pas, pour l’instant. Question participation, ça ne s’annonce pas brillant : trois électeurs sur dix disent qu’ils ont peur du virus. Pour les candidats, c’est le pot au noir. Impossible de faire campagne, à cause du satané virus. Pas de meetings, pas de franches poignées de main, à cause des mesures de «distanciation sociale». Mais, en France, le vote par correspondance n’existe pas. Trop de risques de fraude. Ah bon, en Suisse, 90% des électeurs votent par correspondance, plusieurs fois par an. Je ne me souviens plus depuis quand je n’ai plus mis les pieds dans un bureau de vote. Sûrement plus de 25 ans. Pour sauver les meubles, la France veut étendre le vote par procuration. Il faut se présenter au commissariat, à la gendarmerie ou au tribunal avec le formulaire idoine, téléchargé sur Internet, imprimé sur deux feuilles, ou rempli à la main sur place. Le ministère de l’Intérieur précise : « L’électeur n’a pas à prouver l’identité ou l’adresse du domicile de l’électeur qu’il désigne pour voter à sa place ».  C’était comme ça que les morts votaient en Corse, il y a une dizaine d’années !

En attendant, les cuisines municipales tournent à plein régime. La presse se régale en racontant les petites combines politiciennes. Les candidats du parti présidentiel sont prêts à tout pour éviter le naufrage : s’allier à des listes divers gauche, de droite ou sans étiquette, c’est selon. Comme au premier tour, les candidats cachent leur drapeau. Ils se présentent sous des appellations folkloriques, qui ne trompent personne.  Le maire de ma ville, Alès, un Républicain pur sucre, a été élu sous le fier slogan : »Gardons un temps d’avance ». Gardon, le nom de la rivière locale, si vous n’aviez pas compris !

A Paris, où la maire socialiste sortante a toutes les chances d’être réélue, son adversaire de droite a obtenu le soutien de Marine Le Pen, qui n’est pas électrice dans la capitale. A Montpellier, une improbable coalition veut renverser le maire divers gauche (« Montpellier la citoyenne). Un milliardaire (« Le coeur et l’action ») a fusionné avec les listes d’un amuseur public, des écolos et des sans partis. A Lyon, un ancien ministre de Macron se retire pour favoriser la victoire de la droite. A Marseille, le Printemps marseillais (socialistes, communistes, collectifs citoyens) a reçu le soutien du patron de la France insoumise pour battre la droite. A Toulouse, Archipel citoyen a rallié des candidats de gauche pour battre le maire sortant de droite, avec un programme de 450 propositions. A Perpignan, la candidate écolo s’est retirée en ouvrant un boulevard au candidat du Rassemblement national, qui rappelle cyniquement : « La semaine entre les deux tours sert habituellement au jeu des magouilles et des alliances ». Comme plusieurs maires, il promet de mettre un masque dans chaque boîte aux lettres pour rassurer les électeurs. De la tambouille politicienne ? Pas du tout, ignare : c’est de la subtile stratégie politique, on vous dit ! 

Pas sûr que les Français votent avec enthousiasme pour élire ces trop honnêtes politiciens.  Ils ont peur pour leur emploi, ils préparent leurs vacances et ils voient avec effarement le gouvernement déverser des milliards d’euros qu’ils devront bien rembourser un jour. Comme le disait ce fin renard de Jacques Chirac : «On fait les cadeaux avant les élections et on décide les impôts tout de suite après ». 

Lien permanent 0 commentaire

Les commentaires sont fermés.