Tourisme moribond

C’était un fleuron de l’économie mondiale, le rêve à portée de main pour des millions de gens, le graal de la mondialisation : s’envoler à l’autre bout du monde, se prélasser sur une plage ensoleillée, découvrir les merveilles culturelles et gastronomiques du monde. Partir sac à dos ou en première classe, faire des selfies à New York, au Machu Picchu, devant le Taj Mahal, grâce aux bons plans des agences de voyage et des compagnies low cost ! 

Depuis quelques dizaines d’années, nous avons tous goûté aux charmes du tourisme international. Nous avons créé une industrie florissante qui représente 10% de l’économie mondiale et qui donne un emploi à un travailleur sur dix. Pour la Thaïlande, nos précieuses devises représentent 20% du produit intérieur brut. Pour le Mexique, 16%. Pour la France, 9%. Grâce au tourisme, des pays pauvres se sont enrichis grâce à nos envies de dépaysement. Des compagnies aériennes low cost se sont créées, des sites de réservation ont prospéré. Des paquebots géants ont été lancés sur les mers. 

Mais le Covid-19 est en train de tuer cette poule aux oeufs d’or. Qui va prendre le risque de s’entasser dans des avions pendant des heures ? Qui a envie de passer des jours dans la cabine d’un géant des mers, au risque d’y être confiné ? Qui a le courage de faire la queue pour entrer à la Tour Eiffel ou aux Offices à Florence ? Après des mois de confinement, les compagnies aériennes sont exsangues. Elles ont perdu des milliards et elles ont supplié les Etats de leur prêter de l’argent pour repartir. En attendant elles licencient à tour de bras : Lufthansa supprime 22 000 postes, Air France environ 10 000, British Airways, 12 000. Même les très profitables, comme Easy Jet, taillent dans leurs effectifs. 

Mais les métastases du virus touchent aussi les constructeurs d’avion : 10% des effectifs menacés chez Airbus, des milliers de jobs supprimés chez Boeing. Partout, les aéroports réduisent la voilure et licencient en masse. Partout, l’ombre du virus fait plonger le tourisme mondial, qui a perdu 74 milliards d’euros. Les agences de voyage broient du noir. Les hôteliers, les restaurateurs, les patrons des festivals, des théâtres, des boîtes de nuit et des casinos sont au bord de la déprime.  Dans le monde entier, les professionnels font leurs comptes après le déconfinement. Ils sont tous d’accord sur le diagnostic : « De toute façon, l’été 2020 est mort ». 

Le tourisme, cette formidable industrie mondialisée, était déjà contestée : elle crée des millions d’emplois, elle a fait sortir certains pays de la pauvreté, mais elle pollue l’atmosphère, elle souille les écosystèmes, elle dégrade les sites, elle transforme des pays en parcs d’attraction. Au Vietnam, des touristes déversent leurs ordures dans la baie d’Along. Les sommets de l’Himalaya sont pollués par les déchets des expéditions. Venise menace de s’effondrer à cause des paquebots géants qui traversent la lagune. Alors, dans le monde d’après le virus, à quoi ressemblera le tourisme ? Tous, sac au dos, sur les chemins noirs de France, chers à l’écrivain Sylvain Tesson, ou sur les sentiers balisés des Alpes ? Tous à vélo le long du canal du Midi ? Voyager autrement en logeant dans un village burkinabé ou en baroudant chez les paysans de Madagascar ? Le mantra des écologistes qui ont défilé pour sauver le climat derrière Greta : « limiter le nombre de destinations, allonger les durées et donc ça a un impact social beaucoup plus intéressant parce que tu partages plus avec les locaux, tu vas dormir ou consommer local”.

C’est le rêve des nouveaux voyageurs, mais c’est le cauchemar des professionnels du tourisme. Si les Chinois ne viennent plus en troupeaux visiter Versailles, si les Américains désertent les paquebots géants, si les Allemands abandonnent la Costa Brava, qui donnera à manger aux salariés des compagnies aériennes, des agences de voyage, des hôtels et des restaurants ? Comment les millions de licenciés du tourisme retrouveront-ils un emploi ? Il faut relire les aphorismes de Sylvain Tesson : »Le tourisme, c’est l’énergie dépensée en parcourant dix mille kilomètres pour se plaindre que les choses ne fonctionnent pas comme chez soi ». 

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