France - la victoire en cliquant

Si j’étais candidat à la mairie, je proclamerais : merci Mr Zuckerberg ! Grâce à Facebook, 36 millions d’utilisateurs en France, je vais pouvoir convaincre les électeurs de voter pour moi. La France vient de vivre une drôle de campagne électorale pour les municipales. A cause du confinement et de la peur du virus, pas de meetings, pas de tournées sur les marchés, peu de tracts dans les boîtes aux lettres. Heureusement, le réseau social serait devenu l’arme décisive pour ceindre l’écharpe tricolore. En tous cas, c’est ce que promettent les spécialistes de la communication numérique. 

Le directeur de l’agence Lorweb, qui vend ses services aux candidats : « Aujourd’hui, tout se passe sur Internet. On ne peut plus faire sans, même dans des petits villages ». Un autre spécialiste des réseaux sociaux, Antoine Dubuquoy : «  Utiliser un réseau social, c’est chercher à attirer une nouvelle audience, un nouveau public, à générer de l’adhésion ». Et en voiture, Simone ! Finis les trucs ringards, tous les candidats se ruent sur Facebook, Instagram, Youtube, Twitter, Linkedin. Si t’es pas sur les réseaux sociaux, t’es mort politiquement ! Il faut montrer qu’on existe, qu’on occupe le terrain, qu’on a des militants, mais qu’on s’intéresse aussi à la majorité silencieuse, ceux qui vont à la pêche plutôt qu’au bureau de vote. 

Un petit clip sur Facebook ou sur Youtube, c’est moderne, c’est efficace et ça ne coûte rien, si on tourne avec son smartphone. Moins cher qu’un apéro en terrasse. On a découvert une candidate de 60 ans à Roquebrune-Cap-Martin, qui a fait le «buzz» avec 50 000 vues pour une video sur l’application chinoise TikTok destinée aux ados. Dans une petite ville du Morbihan, Alexandre Scheuer a annoncé sa candidature avec une video sur Youtube, sur fond de musique rock. Evidemment, sur Facebook, ça a aussi dérapé grave. A Paris, au premier tour des municipales, un compte « Team Abrutis » se moquait des candidats à la mairie et surtout de Benjamin Griveaux, carbonisé par une affaire de sextape avec sa maîtresse. Lui qui traitait ses adversaires d’abrutis. Derrière ce site, le directeur de la communication de son rival Cédric Villani.  Petit meurtre entre amis ! 

Selon FranceInfo, le Far West électoral se déroule à Sète. Facebook a dû fermer une cinquantaine de faux comptes qui perturbaient les élections. Certains imitaient un média local et postaient de fausses informations. Un autre visait explicitement le maire sortant. Mais les candidats les plus malins ont diffusé des post sponsorisés. Ca ne coûte presque rien et ça fait grimper le nombre de vues. Le problème, c’est que ces publicités payantes sont interdites par la loi électorale. Les candidats se justifient comme des enfants pris le doigt dans le pot de confiture : je n’étais pas au courant, mon compte a été piraté ! 

Facebook proteste de sa bonne foi : « protéger l’intégrité du scrutin et le processus politique est une priorité ». Le réseau affine qu’il bloque chaque jour des millions de comptes et qu’il permet aux internautes de cliquer pour savoir qui finance une publicité politique, pour quel budget et pour quelle cible. Sauf que personne ne le fait. Les contenus suspects sont transmis au « pôle de vérificateurs », qui peut limiter en la viralité. Peanuts, répondent les experts. Les fake news ne sont que la partie émergée de l’iceberg. L’intelligence artificielle permet de manipuler l’opinion publique en ciblant certaines populations.

Si je suis sur Facebook, est-ce que je suis sûr de gagner la mairie ? Eh bien non. Antoine Dubuquoy, spécialiste des réseau sociaux : « Cliquer est une chose. La conversion en vote en est une autre. Il faut se déplacer pour aller mettre son bulletin dans l’urne ». Les candidats les plus suivis ne sont pas ceux qui font le plus de voix. L’élection se joue sur la participation électorale des votants, pas des « amis » qui cliquent un «like». Dans les campagnes électorales d’antan, combien de candidats avaient cru à la victoire, parce que les électeurs leur avaient juré, les yeux dans les yeux : je voterai pour toi. Mais ils disaient la même chose à tous les candidats ! La victoire en cliquant, ça n’est pas pour demain. Le père Clemenceau, qui en savait un bout sur la politique, disait : »On ne ment jamais autant qu’avant les élections, pendant la guerre et après la chasse ». 

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