Macron, le grand prestidigitateur

Mesdames et Messieurs, votre attention, s’il vous plaît ! Rien dans les mains, rien dans les poches, et hop ! Je sors de mon chapeau…Non, pas un lapin blanc, mais…un premier ministre ! Selon le cérémonial bien rôdé de la Ve République, Emmanuel Macron a mystifié tout le monde en nommant à la tête du gouvernement le maire d’une ville de 7000 habitants, même pas membre de son parti. Bravo l’artiste !

Le président de la République française partage avec les présidents Poutine et Xi Jinping le privilège exorbitant de nommer son premier ministre sans demander l’avis de personne. Même Donald Trump doit faire ratifier ses choix par le Sénat. Même la reine d’Angleterre doit accepter que son premier ministre soit choisi par les électeurs. En France, c’est le fait du prince, instauré par le général de Gaulle en 1958. Le président nomme le premier ministre, qui dirige l’action du gouvernement. Inutile de demander l’investiture des députés. Comme l’affirmait Chirac à propos de Sarkozy : « Je décide, il exécute ». Ce qu’a confirmé Sarkozy, devenu président, en parlant de Fillion : « Le premier ministre est un collaborateur. Le patron, c’est moi ». Etrange régime. Un président élu, tout-puissant, à l’abri de la justice pendant son mandat. Un premier ministre désigné, qui peut être renvoyé par le président ou renversé par le Parlement. Le choix de son premier ministre, c’est de l’alchimie présidentielle. Une équation à plusieurs inconnues : homme ou femme ? De gauche ou de droite ? Populaire ou inconnu ? Soutien ou opposant ? Vieux routier politique ou jeune poussin ? Futur adversaire ou fidèle inoffensif ? Choix cornélien ! 

Au début, ça se passe plutôt bien. Le nouveau premier ministre est couvé par le président, dont il approuve tous les choix. D’abord, ceux de ses ministres qu’il propose, mais c’est le président qui décide. Puis, ça commence à se gâter. Du haut de l’Elysée, le président regarde son fidèle serviteur mettre les mains dans le cambouis, se colleter avec l’opposition, les syndicats et les coups fourrés de ceux qui espéraient le poste. Et les journalistes, plutôt sympas au début, cherchent vite les erreurs, les contradictions, les promesses non tenues. Et la popularité révélée par les sondages commence à dégringoler. Alors, le premier ministre cherche à exister. Il prend des initiatives, il donne son avis. Et il se fait recadrer par le président, même si, officiellement, «il n’y a pas l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette entre eux » !  

Quand le président et son premier ministre sont du même parti, ça grince un peu, mais ça roule. Mais quand le président doit cohabiter avec un premier ministre d’opposition, le char de l’Etat tangue méchamment. Les conseils des ministres sont un théâtre où les couteaux sont tirés sous la table. Le Canard Enchaîné en régale ses lecteurs grâce à des indiscrétions ciblées. D’habitude, le malheureux premier ministre souffre en silence, avant d’être sommé de présenter sa démission. Parfois, il explose en vol, comme Chirac qui démissionne avec fracas en 1976 en affirmant que Giscard ne lui donne pas les moyens de sa fonction. 

Drôle de régime, mi-présidentiel, mi-parlementaire. Le président est responsable devant le peuple, le premier ministre devant le Parlement. Les Allemands, les Belges, les Italiens, les Polonais, les Espagnols n’y comprennent rien. Chez eux, le président ou le souverain représente l’Etat, mais ne gouverne pas. Les Américains apprécient : leur président gouverne, mais il doit tenir compte du Sénat. Les Russes et les Chinois se marrent : leur président est élu sans opposition et il s’octroie les pleins pouvoirs pour gouverner. Alors, depuis des années, les politologues de tous bords s’interrogent gravement : démocratie parlementaire, semi-directe, participative ou directe. Même François Hollande propose un régime présidentiel à l’américaine, sans premier ministre. Changer le système de la Ve République ? Créer une VIe République, pour « rendre le pouvoir au peuple et en finir avec la caste médiatico-politique », selon le rêve de Jean-Luc Mélenchon. Le président de la République n’aura pas l’inconscience de mettre cette marmite-là sur le feu. Selon la forte pensée de Desproges : «Le président de la République est gardien de la Constitution et pendant qu’il fait ça, il n’est pas au bistrot ». 

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