M le maudit

Non, Genève n’est pas en train de revivre le noir polar de Fritz Lang. Ma ville natale découvre que son politicien le plus brillant est une crapule corrompue,  sans morale, qui défie la justice et ses électeurs et qui s'accroche au pouvoir comme une sangsue. Genève ressemble vraiment à une république bananière  ou à une dictature.  Personne ne peut chasser le prince déchu, ni les juges, ni les médias, ni même le gouvernement.  La fière devise de Genève, « Post Tenebras Lux »  fait ricaner toute la Suisse. Depuis plusieurs années, Genève est plongée dans la ténébreuse affaire Maudet. 

Pierre Maudet, surdoué de la politique, ambitieux aux dents longues et au style bulldozer, était l’homme fort du gouvernement de Genève. Le capitaine au menton carré, qui voulait mettre au pas le puissant syndicat de la police, imposait son style. Il se rêvait membre du gouvernement fédéral. A 39 ans, il entamait une campagne éclair, à coup d’interviews et de promesses, et il échouait de justesse. Mais à Genève, comme dans la Grèce antique, « les dieux aveuglent ceux qu’ils veulent perdre ». Maudet a été frappé par l’hubris, la démesure des politiciens qui se croient au-dessus des lois. Il a accepté une invitation princière à Abu Dhabi avec sa famille grâce à des hommes d’affaires bienveillants. Il a fait financer sa campagne, un sondage et sa sauterie d’anniversaire par de généreux donateurs. Bref, la corruption ordinaire d’un politicien qui met sa carrière au-dessus de la morale.

Mais quand une enquête révèle les magouilles, M le maudit se défend comme un margoulin. Il ment aux juges, il essaie de falsifier des procès-verbaux, il veut faire récuser le procureur, il dénonce un procès politique. Son parti le somme de démissionner, il s’accroche à son siège. Ses collègues du gouvernement cantonal font pression, il résiste. Ils le cantonnent à un département croupion, lui qui régnait sur la sécurité. Le procureur l’inculpe, son parti l’exclut. Rien n’y fait, il refuse de démissionner. Il est au pouvoir par la volonté du peuple, il ne partira qu’à la force des baïonnettes. Et dans ce système démocratique dont la Suisse est si fière, personne ne peut virer un ministre inculpé d’avoir accepté des avantages et de violation du secret de fonction. La Constitution n’a pas prévu ce cas. Maudet a juste concédé du bout des lèvres que s’il était condamné, il démissionnerait. A 42 ans, il pourra donc toucher sa belle retraite à vie de 89 000 francs par an. La politique, çà a eu payé !

La Suisse a l’habitude des moeurs genevoises. Elle a même inventé une expression en allemand : Genferei, en français, genevoiseries. Depuis des années, le scandale Maudet ne fait plus rire personne. L’inoxydable ministre reste droit dans ses bottes et se défend comme un lion. Ses anciens amis politiques sont consternés, mais impuissants : « Il s’accroche au pouvoir coûte que coûte et nous ne sommes pas d’accord que notre parti coule pour l’intérêt d’une seule personne qui a décidé de s’auto-détruire d’une certaine façon ». 

C’est un cas unique dans l’histoire de la Confédération. D’autres ministres ont été rattrapés par la justice ou par le scandale de leur vie privée. Ils ont tous fini par céder à la pression de leur parti et des médias. Pas Maudet. Son parti peut couler, son canton être la risée du pays, il sombrera avec le scandale qu’il a provoqué. Des psychiatres se sont penchés sur le comportement d’un homme puissant et ambitieux qui refuse de reconnaître ses fautes, qui se croit victime d’un complot pour l’abattre.  Leur diagnostic : le désamour du public, le déballage médiatique et la menace d’un procès sont une humiliation qui blesse l’amour-propre de l’homme politique. Pourtant, la Suisse est magnanime avec ses politiciens déchus : ils se reconvertissent dans les affaires, dans les bonnes oeuvres ou le social. Parfois même, ils reviennent en politique. 

Pierre Maudet devrait relire Coluche : « Homme politique, c’est une profession où il est plus utile d’avoir ses relations que des remords ». 

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