750 milliards - la grande illusion

Trente ans de journalisme m’ont appris qu’à l’issue d’une négociation difficile, tout le monde clame qu’il gagné. Il faut montrer à ses électeurs qu’on a durement bataillé et qu’on ne revient pas les mains vides. Il y a les champions du cocorico, comme le flamboyant Macron. Et les plus discrets, comme le rugueux premier ministre néerlandais, Mark Rutte, ou la tenace chancelière allemande, Frau Angela Merkel. Ils ont tous sauvé l’Europe et lancé un plan de relance à 750 milliards d’euros. 

Comme d’habitude, le président du Conseil européen, le Belge Charles Michel, a fait dans le lyrisme : « L’Europe est solide, l’Europe est robuste et surtout, l’Europe, est rassemblée…nous avons fait la démonstration que la magie du projet européen fonctionne…cette Union européenne est une union de valeurs ». Fermez le ban ! En réalité, après quatre jours et quatre nuits d’un marchandage de marchands de tapis, les 27 pays membres ont accouché de belles promesses et d’une montagne de dettes. L’enjeu était gigantesque : éviter que les économies européennes ne plongent dans la pire récession depuis la guerre, avec ses milliers de faillites et ses millions de chômeurs. Bâtir un avenir plus vert, plus solidaire, et parler d’une seule voix face aux Etats-Unis et à la Chine. Arracher l’accord les Etats « frugaux », pas vraiment ravis de prêter des centaines de milliards aux « fourmis », champions de la dépense publique. Vaste programme, selon l’aphorisme  du général de Gaulle  ! 

Les 27  l’ont fait, grâce aux efforts conjoints de Merkel et de Macron. L’Union européenne va pouvoir emprunter des milliards sur les marchés et les redistribuer aux nécessiteux. Accord historique, tournant, nouvelle dynamique ! Doucement, les basses ! Evidemment, le Français Macron, l’Italien Conte et l’Espagnol Sanchez jubilent : ils auront droit à quelques dizaines de milliards chacun pour redresser leurs économies. Mais, dans le match Nord-Sud, les Hollandais, les Autrichiens et les autres « frugaux » ont chèrement vendu leur peau : 390 milliards de subventions et pas 500, comme le réclamait la Commission. 360 milliards de prêts à rembourser d’ici 38 ans. Le diable est dans les détails : les « frugaux » auront un droit de regard sur l’utilisation des fonds octroyés. Et surtout, ils ont obtenu que leur part au budget commun soit réduite de 53 milliards en sept ans. Donc, moins d’argent pour la santé, la recherche et l’agriculture. On veut bien être solidaire, mais comme Margaret Tatcher : « I want my money back », en français : rendez-moi mon fric ! L’Europe de la solidarité heureuse et de l’harmonisation fiscale n’est pas pour demain, ni pour après-demain. 

Evidemment, aucun homme d’Etat n’a envie de dire quelles concessions il a dû faire pour sauver les meubles. Il préfère, comme l’impétueux Macron, raconter qu’il a dû taper du point sur la table pour faire peur au vilain Hollandais. Dans le monde des grands garçons, c’est à dire sur les marchés financiers, ce genre de rodomontade ne fait peur à personne. Il y a longtemps qu’on a appris à décoder la langue de bois diplomatique et on a d’autres sources d’informations que les journalistes. La valse des milliards n’impressionne pas les gestionnaires de fonds de pension qui font la pluie et le beau temps à la Bourse. Le CAC 40 a perdu 17,43% au premier semestre. Le fonds de l’air est frais : le tsunami de la crise va s’abattre sur l’économie après les vacances, la pandémie du Covid-19 tuera encore des milliers de personnes, l’élection présidentielle américaine s’annonce sportive et les investisseurs se demandent si les grandes banques vont laisser ouvert le robinet des crédits. 

Les financiers ne croient pas aux promesses démagogiques des politiciens. Ils savent bien, selon la célèbre formule, que les crédits d’aujourd’hui sont les dettes de demain et les impôts d’après demain. Et ils se demandent à quoi les Etats vont consacrer cette pluie de milliards : à investir dans l’énergie, le numérique, la compétitivité des entreprises innovantes ou à financer les « canards boiteux », les plans sociaux et les revendications syndicales. Il faut écouter la sagesse africaine, celle du politologue guinéen Ibrahima Chérif : « On prend la dette avec le sourire et on rembourse avec le cri ». 

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