6 milliards - la voix du peuple

Pauvres Suisses ! A cause du Covid-19, le gouvernement les oblige à porter un masque et les empêche d’aller bronzer en Espagne. Et voilà qu’il va leur demander leur avis, le 27 septembre, sur « l’arrêté fédéral relatif à l’acquisition de nouveaux avions de combat ». Il n’y a qu’en Suisse qu’on demande aux électeurs s’ils veulent consacrer leurs impôts au remplacement des vieux coucous de la défense aérienne, pour 6 milliards de francs  ! 

Comme moi, vous n’y connaissez rien en stratégie aérienne ?  Ça ne fait rien, c’est à vous de décider. C’est dans la Constitution : un referendum a été lancé par la gauche et les antimilitaristes contre l’arrêté adopté par le Parlement. Selon les opposants, dépenser 6 milliards pour des avions, c’est « un gaspillage d’argent inutile et polluant ». Mieux vaut consacrer ces milliards à lutter contre le réchauffement climatique. Ce ne sont pas des avions de combat qui vont protéger la Suisse contre le terrorisme et la cyberguerre. Il y a dix ans que le débat fait rage. Le gouvernement affirme : les vieux FA-18 ont fait leur temps. Si on veut avoir une défense aérienne, il faut les remplacer par des nouveaux chasseurs de combat. Des drones ou des missiles ne serviront à rien. Donc, c’est vous et moi qui allons décider. Pas pour savoir si le pays va acheter le Rafale, l’Eurofighter, le Super Hornet ou le F-35A. Pas fou, le gouvernement : il y a six ans, il avait réclamé 3 milliards pour acheter des Gripen suédois. L’imprudent ! Le peuple souverain avait dit nein ! Donc, en septembre, on va voter sur le montant de l’enveloppe. Pas sur ce qu’il y a dedans. Si ça passe, on laissera les militaires décider. 

En Suisse, quand il s’agit de l’armée, c’est comme en football : tout le monde est un expert en stratégie. Face aux spécialistes du Département de la Défense, le parti socialiste a commandé une étude à un cabinet américain d’experts. Conclusion : la Suisse n’a pas besoin de 36 avions de combat de dernière génération. Il suffit d’armer un biplace d’entraînement italien. Ça coûterait quatre fois moins cher. La Suisse peut garder ses vieux FA-18 encore quelques années. Foutaises, répondent les experts militaires : en cas de violation de l’espace aérien ou de conflit, les forces aériennes doivent pouvoir intervenir « à haute intensité » pour protéger la population et les troupes au sol. 

Vous croyez qu’on achète des avions de combat comme des machines ou des ordinateurs ? Pas du tout. Pour décrocher la timbale de 6 milliards, les fabricants d’avions devront s’engager à investir 60% de la facture dans des entreprises suisses. Ce qu’on appelle les affaires compensatoires. Durs en affaires, les Suisses ! Un avion de combat, ça doit voler pendant quelques dizaines d’années. Il faut prévoir les pièces détachées, l’entretien, la mise à jour des systèmes d’armement. La facture finale sera de 18 milliards, selon le gouvernement. De 24 milliards, assurent les opposants. 

Comment voulez-vous que l’électeur suisse, qui a peut-être fait son service militaire dans l’infanterie ou qui a en été dispensé, décide en connaissance de cause ? La démocratie directe, c’est sûrement le pire système…à l’exception de tous les autres, pour paraphraser Churchill. Mais, lorsqu’on demande à l’électeur de se prononcer sur des sujets aussi complexes que la défense aérienne ou, comme le 27 septembre, sur l’initiative populaire « pour une immigration modérée », la modification de la loi sur la chasse, la modification de la loi fédérale sur l’impôt   fédéral direct et la modification de la loi sur les allocations pour perte de gain, il ne faut pas s’étonner que le taux d’abstention atteigne des records. Tous ces problèmes concernent tout le monde - encore que, la chasse…Mais les problèmes sont si complexes et techniques que les membres du gouvernement ont de la peine à expliquer et à motiver les électeurs. Pas sûr que les députés qui ont voté au Parlement aient tout compris. Ce sont donc les lobbies et les groupes d’intérêts qui font pencher la balance. « La démocratie, c’est le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple », disait Abraham Lincoln. C’était aux Etats-UnIs. En novembre 1863 ! La voix du peuple souverain, on a de la peine à l’entendre en 2020.

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