Sonnez la retraite

"La retraite, c’est pour les généraux vaincus. Ni Picasso ni Victor Hugo n’ont pris leur retraite". C’était l’un des aphorismes de Nicolas Hayek, le génial horloger suisse, qui est mort à son bureau à 82 ans. Mais tout le monde ne s’appelle pas Hayek, Picasso ou Victor Hugo. Et tout le monde n’a pas la chance de casser sa pipe à 82 ans, fortune faite. Pour vous et moi la retraite, c’est selon : un rêve ou un cauchemar. 

En tout cas, pour les gouvernements, le régime des retraites, c’est un véritable casse-tête. On vit plus longtemps, on travaille moins longtemps, mais on veut avoir une retraite confortable. Alors, qui va payer ? Chaque pays a son système de retraite, avec un âge légal, avec un système de financement particulier. Et dans chaque pays, toucher à la retraite, c’est jouer avec le feu. Dans mon pays, la Suisse, où la durée moyenne du travail est de 42 heures par semaine, le Parlement vient de porter à 65 ans l’âge légal de la retraite pour les femmes comme pour les hommes. La droite et le patronat exultent, la gauche et les syndicats protestent. Ils menacent de lancer un referendum en affirmant que la réforme se fera sur le dos des femmes. Ils ont calculé que les retraitées perdront 1200 francs par an. Et ils trouvent pingres les compensations proposées. Le problème, c’est qui financera ? Dans le système suisse, l’AVS aura besoin de 26 milliards de francs d’ici à 2030 pour équilibrer ses comptes. Les cotisations ne couvrent de 73% des rentes. La course à l’échalote a commencé : y a qu’à augmenter la TVA ou taper dans les copieuses réserves de la Banque Nationale ! Donc, la réforme des retraites, c’est pas gagné ! Aucune réforme n’a abouti depuis 1997 et deux fois, les électeurs et les électrices ont dit non. La Suisse n’est pas prête à sonner la retraite ! 

En France, la réforme des retraites, promesse du candidat Macron, est la reine des batailles politiques. Plus de 20 millions de Français sont retraités, avec des régimes différents pour les fonctionnaires, les salariés du secteur privé et la vingtaine de régimes spéciaux, RATP, SNCF, Banque de France, Opéra de Paris, Comédie française, marins, clercs de notaires, avocats, médecins. Evidemment, ces 4,7 millions de cotisants ne sont pas prêts à renoncer à leurs privilèges. L’équation est connue : comment assurer une retraite décente dans un pays où on travaille 35 heures par semaine, où on prend sa retraite à 62 ans, où les jeunes financent la pension des vieux ? Le système français de retraite par répartition a creusé un trou de 18 milliards d’euros, l’an dernier. Les experts estiment que le déficit atteindra 23,4 milliards cette année. Si rien n’est fait, le niveau de vie des retraités baissera. En moyenne, pour les retraités qui ont eu une carrière complète (49%), la retraite est de 1126 € par mois. Ca ne suffit pas pour vivre décemment. Le gouvernement juge qu’il faut agir pour sauver le système de retraites. Les syndicats répondent que ce n’est pas la priorité, alors que le pays sort à peine d’une crise sanitaire et économique. 

Ce débat explosif est relancé en pleine campagne pour les régionales. Le parti présidentiel s’attend à prendre des claques, le Rassemblement national espère des victoires et tous les futurs candidats à l’Élysée testent leur popularité. Et les promesses pleuvent, celles qui n’engagent que ceux qui y croient. Le parti communiste veut une retraite à 60 ans, avec une bonne pension, après 37,5 années de cotisations. On taxera à 10% les revenus financiers, ça rapportera 30 à 40 milliards. Le MEDEF propose, lui, de porter à 64 ans l’âge légal de la retraite : "C’est une réforme sociale qui touche tout le monde, c’est un débat de la présidentielle" en 2022. La droite veut reporter à 65 ans l’âge ce départ à la retraite. Les syndicats promettent un automne chaud si le président persiste à réformer.

Le candidat Macron était parti en guerre sabre au clair pour "un vrai système universel de retraite...la fin des inégalités entre fonctionnaires et salariés du privé". Un haut-commissaire avait présenté un plan détaillé pour un âge d’équilibre à 64 ans. Mais les syndicats et l’opposition avaient grogné et plus d’un million de Français étaient descendus dans la rue. À l’Assemblée, l’opposition avait déposé des dizaines de milliers d’amendements pour faire capoter le projet. Le gouvernement avait passé en force. Et patatras, le Covid avait provoqué la suspension des travaux. Un an plus tard, à onze mois de l’élection présidentielle, le gouvernement est divisé sur les priorités, rétablir les finances ou réformer, et le président est devenu prudent. 

Le bilan des réformes du candidat Macron est mince. Comme Giscard, autrefois, qui rêvait de réformer la France, Macron s’est heurté au mur du conservatisme et de la toute-puissance des syndicats. L’épidémie et le confinement ont aussi miné sa confiance. Supprimer la vingtaine de régimes spéciaux, qui concernent des millions de Français et augmenter l’âge de la retraite, c’est un pari impossible à gagner pour un président qui veut se faire réélire. Macron devrait peut-être lire le penseur brésilien Gilberto Araujo de Alcantara : "Parfois, battre en retraite, c’est évoluer. Aller de l’avant, c’est reculer. Et rester immobile, c’est survivre"

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