La Suisse bascule dans le caniveau

Nous, les Suisses, on n’est pas comme ces Français, ces Américains ou ces Anglais. En France, les journalistes, pourtant informés, ont longtemps caché la double vie du président Mitterand. Mais ils se sont délectés en révélant que le président Hollande allait voir sa maîtresse à scooter. Aux États-Unis, champions de la pudibonderie, les aventures extra-conjugales du sénateur Gary Hart ont ruiné sa carrière politique. En Grande-Bretagne, la liaison du ministre de la Guerre Profumo avec une strip-teaseuse a mis fin à sa carrière. Chez nous, en Suisse, la politique, c’est quelque chose de propre. Une lutte pour le pouvoir, d’accord, mais pas avec des moyens sales. Les coups bas, les petits meurtres entre amis, les boules puantes, les scandales privés, ça ne se fait pas, au pays du propre en ordre et de la démocratie directe ! 

Le vieux journaliste retraité que je suis n’est pas naïf. Je sais bien que la politique n’est pas une partie de croquet entre gentlemen. En trente ans de carrière dans la presse et à la télévision, j’en ai connu des épisodes politiques peu reluisants. Et encore, les journalistes ne savent pas tout ou ils ne disent pas tout ce qu’ils savent. Mais en Suisse, il y avait une règle de conduite chez les politiciens et la plupart des journalistes : on ne s’attaque pas à la vie privée des responsables politiques. Il y a bien eu quelques exceptions, lorsqu’un maire échange des textos salaces avec sa maîtresse, quand un élu bourré au volant fait supprimer une enquête policière ou quand on apprend que le président du parti démocrate-chrétien, parangon des valeurs familiales, a eu un enfant hors mariage. Un journal populaire, le plus grand tirage de Suisse, s’était spécialisé dans ce genre de révélations fracassantes qui ruinent une carrière politique. Mais, à ma connaissance, la Suisse ne connaît pas ces officines noires qui fabriquent des boules puantes : fausses révélations, confidences sur l’oreiller et rumeurs invérifiables sur les mœurs des élus. 

Depuis quelques années, le climat médiatique et politique a bien changé. Pour abattre un adversaire politique, on ne le poignarde plus dans le dos. On l’assassine dans les médias en révélant ses prétendues turpitudes. C’est l’UDC, le parti nationaliste et xénophobe du milliardaire Blocher qui s’est engagé dans cette dangereuse dérive. Ces valeureux défenseurs des vertus helvétiques, ces champions de l’indépendance du Peuple des bergers face à la menace de Bruxelles et des immigrés du Tiers Monde, ont déjà révélé leur cynisme politique, en lançant des initiatives xénophobes. Leur mouton noir stigmatisant l’étranger, leurs femmes voilées en forme de minarets ont montré que l’UCD ne reculait devant aucune provocation pour gagner une campagne. Les milliards de Blocher lui ont permis de dominer le débat sur l’immigration et l’Europe, grâce à la presse à sa botte, comme la Weltwoche, autrefois un des fleurons de la presse helvétique. 

Comme on pouvait s’y attendre, c’est la crise du Covid et les mesures prises par le gouvernement pour y faire face qui ont provoqué l’affrontement. Au nom des libertés bafouées, l’UDC s’est dressée devant l’opinion en champion du non. Le referendum contre la loi Covid qu’elle avait soutenu a été rejeté. L'UDC a encouragé les manifestants des Amis de la Constitution et d’autres opposants farouches à la vaccination et au pass sanitaire. Dernière provocation populiste : Ueli Maurer, le ministre des Finances, membre de l'UDC, n’a pas hésité à enfiler le maillot d’un groupe de sonneurs de cloches proclamant leur opposition au pass sanitaire. Un défi public à la politique du gouvernement fédéral dont il est membre ! 

L’UDC sait bien que c’est dans les vieilles marmites qu’on fait bouillir les meilleurs potages. La Weltwoche et son redoutable rédacteur en chef ont fait rebondir une sulfureuse affaire de mœurs : une tentative de chantage de l’ex-maîtresse du conseiller fédéral socialiste Alain Berset, le champion de la politique sanitaire du gouvernement. La jeune femme a été condamnée l’an dernier. La justice a classé l’affaire, mais la presse suisse l’a relayée avec délectation. Grâce à une indiscrétion, les médias ont révélé que le ministre avait utilisé ses services pour régler cette affaire privée. Secrets d’État, secrets d’alcôves, avait titré un journal. Aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, ce déversoir des frustrations, impossible de cacher les petits ou grands scandales. 

Mais la presse de caniveau connaît ses classiques. On ne tire pas toute sa munition d’un coup et on partage ses boules puantes avec ses confrères. Nouvelle révélation, relayée cette fois par la respectable NZZ am Sonntag : Alain Berset aurait utilisé sa Mercedes de fonction pour aller voir sa maîtresse en Allemagne. Coup double pour l’UDC. Au nom de la morale en politique et de l’usage de leurs impôts, les Schmutz à Bumpliz et les Bolomey à Echallens s’étouffent d’indignation. Bien sûr, tout cela n’a rien à voir avec la réélection du Conseil fédéral, en décembre, et la crainte que l’UDC perde le département des Finances au profit des socialistes. Alexandre Dumas l’avait parfaitement résumé  : En politique, on ne tue pas un homme, on supprime un obstacle, voilà tout. 

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