Humeur

  • Monte Carlo, sans la musique !

    Le ministre suisse des Finances, Otto Stich, donnait cette définition de la Bourse : »C’est Monte-Carlo, sans la musique ! » L’austère Bâlois n’était pas connu pour son amour du jeu. Mais il résumait les adages populaires sur la Bourse : un casino fou, où des traders malades jonglent avec des milliards, où de malheureux investisseurs laissent leurs économies et parfois leur chemise ! 

    Pour beaucoup de gens, la Bourse est un endroit mystérieux et effrayant. Ils ont vu à la télévision ce spectacle de Wall Street : des employés agités qui courent, téléphone à l’oreille, des visages hilares quand les actions montent, des faces accablées quand les titres dégringolent. Des courtiers stressés derrière leurs écrans remplis de chiffres et de courbes incompréhensibles. Et des messieurs sérieux qui font sonner une cloche ! Mad Max, on vous dit ! Il y a longtemps que les actions ne se vendent plus à la corbeille avec les crieurs hurlant : j’ai, je prends. Aujourd’hui, les salles de marché, ce sont des alignements d’écrans avec des traders qui passent des ordres dans un langage pour initiés. Quand j’étais journaliste, j’y suis allé parfois, lors des crises boursières, comme en 1989. Je voyais des courbes s’infléchir et le directeur commenter : « Tiens, la banque nationale intervient ». De combien ? Oh, probablement, 2 milliards ! Pff, comme ça !

    La Bourse n’a plus rien à voir avec les tapis verts de Monte-Carlo. C’est le royaume des algorithmes, du trading à haute vitesse, où des ordres sont passés en quelques millièmes de seconde. C’est le paradis des vieux banquiers sentencieux : « Acheter au son du canon et vendre au son du clairon » ; « A la Bourse, il y a deux règles fondamentales : la première, c’est de ne pas perdre, la seconde est de ne jamais oublier la première». Alors, il ne faut pas s’étonner que, pour beaucoup de gens, la Bourse soit cet enfer peuplé de gnomes malfaisants qui jouent avec l’argent des peuples, tondus comme des moutons. Ces implacables financiers avides d’argent, comme Leonardo DiCaprio dans Le Loup de Wall Street ! Ils en sont certains : ce système capitaliste est  un cancer et la Bourse, un outil du diable !

    Le Covid-19 n’a pas arrangé les choses. En mars, quand les gouvernements ont décidé de confiner des millions de gens, les entreprises et les commerces ont fermé. En quelques jours, les Bourses mondiales se sont effondrées et des millions d’épargnants ont vu fondre leur argent. Ce grand rapace américain de Warren Buffet avait ricané : « C’est quand la mer se retire qu’on voit ceux qui se baignent nus ». Tous ceux qui avaient cru, avec  la formidable envolée des Bourses, que les arbres poussent jusqu’au ciel, se sont retrouvés sur le sable, avec leurs yeux pour pleurer !

    Mais, depuis quelques jours, l’invraisemblable se produit : alors que les prévisions économiques sont catastrophiques, que le chômage va mettre à la rue des millions de gens, que les gouvernements ont créé des montagnes de dettes, 10 000 milliards d’euros, voilà que les Bourses mondiales pètent le feu : le CAC40, le Dow Jones, le Nikkei, le FTSE remontent la pente. Mais ils sont devenus fous, ces traders, ces gérants de fortune, ces investisseurs ? Quand les entreprises n’ont rien produit ni vendu depuis deux mois, quand c’est l’Etat qui paie les salaires, quand la récession pointe son nez, il faut vraiment être inconscient pour acheter des actions. Otto Stich avait raison : à la Bourse, les investisseurs se conduisent comme des joueurs au casino. Ils sont sûrs d’avoir une martingale infaillible pour se refaire : la reprise économique interviendra rapidement et 2021 sera une année magnifique pour leurs profits. Ils misent sur une relance de l’économie, grâce aux milliards déversés par les gouvernements. Ils savent que la Bourse est l’endroit où les patrons viennent chercher l’argent pour financer leur entreprise. 

    En réalité, personne n’est sûr de rien. Le problème, c’est que c’est à la Bourse que se joue l’argent de mon entreprise, de ma caisse de pension et de mon assurance-vie ! Alors, quand les experts de la Bourse me disent : « Vendez en mai et partez, mais revenez en septembre », moi, ça ne me rassure pas du tout !

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  • Conspiration, conspiration !

    Le complotisme, c’est l’autre épidémie virale. Le Covid-19 ne fait pas exception à la règle. Il stimule la rhétorique complotiste de ceux qui récusent les explications des scientifiques et qui veulent démontrer que le virus a été créé par une conspiration mondiale pour asservir les peuples. Trois Américains sur dix, un Français sur quatre, sont persuadés que le virus a été fabriqué en laboratoire. 

    Pour convaincre, les moyens sont toujours les mêmes : des références à des études qui n’ont pas été validées, des liens vers de pseudo-portails scientifiques, des citations tronquées, des études lues de travers. La rhétorique est bien connue : les gouvernants et les scientifiques vous mentent. Nous allons vous révéler la vérité qu’on veut vous cacher. Voici les faits, avec les références, les titres universitaires, les citations de bas de page. Grâce aux réseaux sociaux, ces théories complotistes se diffusent à la vitesse de la lumière. Elles sont copiées et twittées à tous nos «amis» sur Facebook, Youtube, Instagram, Google +, Linkedin et tous les sites d’informations «alternatives». Et tous mes «amis» font confiance, puisque c’est moi qui leur signale ces informations essentielles qui leur avaient  échappé ! 

    Pour lutter contre le virus, le monde scientifique s’est mobilisé. Et les chercheurs multiplient les thèses sur l’origine et les remèdes contre le virus. Le problème, c’est que comme moi, vous n’avez pas la formation scientifique qui vous permet de comprendre ce que les chercheurs veulent prouver. Et puis, il y a les bons et les mauvais scientifiques. Vous trouverez toujours un chercheur ou un médecin qui conteste la vérité officielle. Parfois en sortant de leur spécialité. Ce sont de bons clients pour les théoriciens du complot. Le meilleur exemple est le célèbre professeur Didier Raoult qui affirme pouvoir soigner le virus avec un ancien médicament contre le paludisme. Ses pairs critiquent sa méthodologie. Ce sont justement ces critiques de «scientifiques collabos», liés à l’industrie pharmaceutique, qui font du virologue marseillais l’homme providentiel. Raoult en rajoute dans la provocation en prétendant que Youtube est plus fiable que les médias. Le voici promu héraut de la vérité scientifique et candidat probable au Nobel de médecine.

    Les complotistes du virus ont une arme fatale : dénoncer les liens d’intérêts des critiques avec les laboratoires pharmaceutiques. Bien sûr, affirment-ils, ces scientifiques jaloux veulent la peau du Dr Raoult, parce qu’il promeut un médicament bon marché. Alors qu’eux sont payés par les Big Pharma, qui vont trouver un vaccin hors de prix. Aux Etats-Unis, où le président bombe le torse en affirmant que la pandémie va se terminer et qu’on aura un vaccin avant Noël, son  principal conseiller médical, le Dr Anthony Fauci, est soumis à un  torrent d’accusations : il ferait partie d’un complot pour empêcher la réélection de Trump ! Un million et demi d’Américains ont partagé cela sur Twitter et Facebook. Des groupes conservateurs et d’extrême droite ont créé le hashtag #FauciFraud, twitté 795 fois pour jour, selon une enquête du New York Times, la bête noire de Trump : «Désolé les gauchistes, mais nous ne faisons pas confiance au Dr Anthony Fauci ». 

    Les théories du complot fleurissent sur un terreau favorable : la défiance populaire envers les gouvernements, qui n’ont pas su gérer la crise, qui ont menti ou caché la vérité sur les masques. Ces ministres qui se sont abrités derrière des scientifiques vendus aux lobbies ! Et la croyance s’est répandue : il n’y a pas de vérité absolue, seulement des opinions alternatives que mes sources sur les réseaux sociaux rendent crédibles, puisqu’elles sont partagées des milliers de fois. 

    Il faut relire Umberto Ecco : « Moi, je dis qu’il existe une société secrète avec des ramifications dans le monde entier, qui complote pour répandre la rumeur qu’il existe un complot universel ». 

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  • Ceux qui osent tout

    Il marche en tête de la cohorte de ceux qui ne reculent devant rien pour atteindre la notoriété et accéder enfin à ce quart d’heure de gloire médiatique. Vous le connaissez certainement si vous parcourez l’avenue des blogs de la Julie. Son enseigne claque au vent : « Anthropo-logiques - Etre humain en 2020, mais quelle histoire ! ». Il l’illustre d’une photo d’un gorille contemplant un ballon de foot. Un psy en tirerait d’utiles analyses !

    Il n’est ni médecin ni chercheur. Il se nomme modestement « anthropologue de la santé », une discipline qui est à la médecine ce que la musique militaire est à la musique. Plusieurs fois par semaine, il gratifie ses lecteurs de sa logorrhée plumassière : d’interminables chroniques où il pourfend les tenants de la médecine traditionnelle et les autorités de santé. Il les accuse véhémentement de collusion avec les laboratoires pharmaceutiques et brandit comme preuves des rapports scientifiques qu’il a récoltés à l’étranger. Il s’est promu héraut de ceux qui dévoilent au peuple la vérité que les pouvoirs veulent lui cacher. Il sait, lui, que le célèbre professeur Raoult de Marseille guérit les malades du virus avec un ancien médicament contre la malaria et qu’il est victime d’un méchant complot pour le faire taire. Il balaye d’un revers de main les arguments scientifiques de ceux qui critiquent la légèreté des méthodes du gourou marseillais. 

    Notre homme est un champion du copié-collé et ses interminables chroniques sont un florilège d’affirmations qu’il a déjà proférées précédemment. On ne sait s’il a le temps de s’occuper du Brain-Fit Institute, qu’il a créé, et de Pro Mente Sana-Romandie, dont il est secrétaire. Il semble que son activité à plein temps consiste à rassasier sa cohorte de fans en leur prodiguant ses chroniques aux titres sensationnels et en multipliant ses interventions dans les radios francophones, qui le présentent comme « depuis 30 ans, l’un des plus grands spécialistes mondiaux de santé publique ». Ses formules-choc font le bonheur des médias complaisants : « Nous sommes dans une dramatisation collective » ; « le confinement, un défaut de réaction du politique ». Ah, si on l’avait écouté, le monde ne serait  pas  plongé dans la pire  crise depuis la dernière guerre !

    Il a même eu le temps de publier un livre qui restera dans l’histoire du virus, selon lui : « Covid-19 : anatomie d’une crise sanitaire ». Notre as de la communication en fait la promotion en accordant un longue interview complaisante à un philosophe conquis par ses thèses. 

    Comme tous ceux qui savent, il refuse d’écouter les arguments de ceux qui osent mettre en doute ses certitudes. Ces journalistes ignares ont l’impudence de critiquer un expert scientifique reconnu ! Les études internationales sur l’inefficacité du remède-miracle du professeur Raoult le laissent de marbre. Ou plutôt, non, il y voit une nouvelle preuve de l’acharnement des pouvoirs contre son gourou et maître de la provocation. Son dernier blog témoigne de sa rancoeur : « Petit quizz « complotiste » pour rédacteurs en chef romands ». Notre blogueur impénitent fulmine contre Le Temps qui a osé citer le nom d’une femme dans son enquête sur le complotisme. Il regrette presque de ne pas avoir été nommé ! Et pour se venger, il a concocté un questionnaire en 12 questions avec des citations : Qui a dit ? Et pour assurer sa gloire, notre homme figure à chaque question dans la liste des auteurs. Qui d’autre que soi-même pour chanter sa gloire, c’est l’une des clefs de la communication !

    Chaque fois que j’ai le loisir de parcourir une des chroniques de notre « anthropologue de la santé », je pense à Andy Warhol, qui disait : « Ma prédiction des années soixante s’est réalisée : à l’avenir, tout le monde sera célèbre pendant quinze minutes ». 

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  • Mon royaume pour un vélo

    Le Covid-19 a des effets secondaires étonnants. Certains sont encore des mystères pour les chercheurs. Un des effets, pour lequel il n’existe encore ni médicament ni vaccin, est le syndrome de la bicyclette. Le mantra des gouvernants est épatant : laissez tomber la bagnole, évitez les transports publics, prenez votre vélo !

    L’autre jour, à la radio, la ministre française des transports, Elisabeth Borne, avouait qu'elle prenait sa bicyclette pour se rendre à son bureau. Pourquoi vous riez ? Ça vous rappelle la très écologiste Christiane Taubira, ministre de la justice, quittant son ministère à vélo devant les cameras et les micros. Au moment où la France retrouve la liberté, après 55 jours de confinement, le mot d’ordre est : respirez, prenez l’air et surtout, ressortez votre vélo. L’Etat vous offre 50 euros pour le retaper. Et voici l’image de Français heureux, pédalant en choeur au rythme de la fameuse chanson de Joe Dassin : « Paris, à vélo, on dépasse les autos ». Ca nous change un peu des malheureux entassés dans le métro, bloqués dans les embouteillages  ou cavalant pour attraper leur train de banlieue.

    Tout le monde s’est converti à la petite reine. Anne Hidalgo, la maire socialo-bobo de Paris, grande pourfendeuse de la bagnole, a promis « Paris 100% vélo ». Tous les maires sont partisans du vélo. C’est un risque pour leur popularité, les automobilistes pestent contre ses satanés cyclistes qui grillent les feux rouges et roulent sur les trottoirs. Mais, créer des pistes cyclables, ça ne mange pas de pain : quelques coups de peinture jaune, le sigle du cycliste, et voilà ! A Genève, ma ville natale, la nouvelle majorité municipale socialo-écolo, va certainement poursuivre sa stratégie pro-vélo : plus de pistes, plus de bicyclettes. Je ne sais pas si vous vous êtes risqué à rouler à vélo à Genève. C’est plutôt sportif ! Pistes cyclables qui s’arrêtent au coin de la rue ou qui sont à contresens de la circulation, interdiction de rouler sur les voies du tram.

    Tout le monde découvre les charmes de Copenhague, la capitale de la bicyclette. C’est vrai que ces milliers de Danois perchés sur leur vélo à guidon haut, avec leur petit panier, roulant sans s’engueuler, ça fait rêver. Mais il a fallu dix ans pour convertir les Danois au vélo. A Copenhague, je me croyais à Hanoï, il y a vingt ans, quand j’allait rendre visite au tombeau de l’Oncle Ho. Mais c’était avant que les Vietnamiens découvrent le plaisir de la petite moto pétaradante ! 

    Le syndrome de la bicyclette brouille les esprits. Enfin, réfléchissez un instant. Promouvoir le vélo, c’est vouloir la mort de la bagnole. Vous avez pensé aux millions d’ouvriers qui fabriquent, de commerciaux qui vendent, de garagistes qui réparent, d’assureurs qui assurent, de pompistes qui font le plein de nos précieuses autos ? Vous voulez vraiment mettre au chômage tous ces gens, en écoutant ceux qui vous somment de vous mettre en selle ? Le vélo, c’est bon pour la santé, ça va sauver la planète ! D’accord, mais c’est mortel pour l’économie. Le cycliste n’achète pas de bagnole, il ne va pas au garage, il ne paie pas d’assurance, il ne dépense rien - juste un casque, des gants et des pneus tous les cinq ans. Je sais bien que ma thèse est pure provocation. Mais le vélo, c’est une hérésie économique. Prêter 5 milliards d’euros à Renault et, en même temps, promouvoir le vélo, ça n’est pas très cohérent, non !

    Ah bon, vous pensez que la crise du Covid-19 est une magnifique occasion de changer de vie, de mettre enfin à bas ce système capitaliste, cette mondialisation criminelle et d’abolir cette consommation effrénée ? C’est ce que prônent Nicolas Hulot, Greta Thunberg et des millions d’écolos. Etre ou ne pas être écologiste, aurait proclamé Hamlet, s’il avait survécu au virus. Ca se discute. Mais, alors, qu’est-ce qu’on va faire des millions de bagnoles qui dorment sur les parkings des constructeurs ? Comment va-t-on recycler ces gigantesques usines robotisées, ces aciéries ultra-modernes et ces pétroliers géants ? Vous aller devoir expliquer aux habitants des campagnes que la voiture, c’est fini. Eux qui n’ont pas encore payé leur crédit et qui vivent à 20 km. d’un supermarché. Macron avait bien essayé le pari écolo, avec la taxe carbone. Il a eu trois mois de gilets jaunes ! Courage, le monde nouveau est devant nous ! 

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